Mare, Marie ou Mariage ? : le mystère des Mariettes

Étude pour l’association culturelle de Senonches par Albert HUDE Mai 2014

On découvre parfois, aux carrefours des petites routes du Thimerais, des petites constructions de pierre et silex, surmontées d’une toiture à deux pans en tuiles de pays. Dans le pays, on les appelle « Mariettes ».

Elles sont nombreuses dans la partie Nord du Thymerais qui s’étend de Thimert à Boissy le sec (aujourd’hui Boissy les perche) et aussi dans la plaine de l’Evreçin. Dans le canton de Senonches, il y en a trois : une à La Saucelle et deux à La Puisaye.

Il est probable que ces constructions étaient plus nombreuses autrefois avant que le temps et la négligence des hommes ne les laissent disparaître. Pourtant, il s’agit là d’une spécificité propre à notre micro-région car on ne rencontre que rarement des mariettes ailleurs et il est dommage que ces témoignages du passé s’effacent ainsi.

Les caractéristiques des Mariettes

Mariette de La Mulotière

Sur le plan architectural, ce sont des bâtiments très petits qui reposent sur un socle de pierre ne dépassant pas un mètre de haut et sur lequel est placée une niche. Les murs entourant l’ensemble sont de hauteur modeste et supportent une toiture à deux pans.

Certaines mariettes ont des dimensions plus larges et permettent l’accès d’une ou plusieurs personnes à l’intérieur. On peut alors parler de petites chapelles.Il y a une porte à l’entrée, ou un portillon, ou parfois un simple volet à claire voie permettant de voir l’intérieur.

Coté matériaux, la brique est très souvent présente autour de l’ouvrant, maçonnée en piliers ou en plein cintre. La toiture est en tuile plate de pays dite bourguignonne.

Dans la niche, la tradition signale la présence de statuettes religieuses dédiées et souvent, des passants y déposent bouquets de fleurs séchées, bougies ou même objets personnels sans valeur.

Des traces de peinture polychrome résistent en certains endroits qui démontrent un souci d’embellissement indéniable pour ces constructions anciennes.

On en trouve souvent sur des carrefours de petites routes de campagne mais ce n’est pas toujours le cas. Il y en a une dans un petit bois caché à la vue de tous vers Morvilliers, d’autres en plein village (La Puisaye), d’autres à l’entrée d’un ancien château (Manou), d’autres en face de l’église (La Saucelle), etc…

Ces « mariettes » qu’on peut assimiler à de petits oratoires ou parfois de petites chapelles sont construites indifféremment sur des propriétés privées ou sur le domaine public. En fait, il est possible que le remembrement des années 50 et 60 ait modifié certains statuts quant au sol occupé par la mariette.

Le type de bâtiment est caractéristique mais sa situation diffère selon les endroits.

On peut dater ces constructions vers le milieu du 18e siècle pour la plupart mais il est très probable qu’ils ont été érigés sur de plus anciennes constructions disparues. Quelques mariettes sont datées de cette époque : 1745 à Fontaines les Ribouts, d’autres plus anciennes comme La Puisaye (1623 pour la statuette en chêne), 1671 à La Mulotière reconstruite en 2000, ou Chataincourt qui vit Louis VII le jeune en pèlerinage en 1155, d’autres encore détruites à la Révolution (Blévy, Revercourt,).

En fait, la datation n’est pas significative de la présence de ces mariettes car elles furent souvent démolies et reconstruites dans le passé au gré des fonctions qu’on leur attribuait.

Les origines et les fonctions des Mariettes

Les recherches d’Henri CHAPRON sur les mariettes (articles de 1964 et 1967 dans la revue d’histoire locale Beauce et Perche) font état de plusieurs interprétations quant à la fonction des mariettes au cours des siècles.

Il semblerait que l’origine de ces constructions ou du moins de celles antérieures qui ont été depuis remplacées ou démolies soit lié à une sorte de « culte de l’eau ».

CHAPRON utilise ce terme pour le relativiser immédiatement en considérant qu’il s’agissait plutôt de croyances diverses, des manifestations et des rites variant d’un endroit à l’autre.

Les folkloristes approuvent cette distance avec un prétendu culte de l’eau tout en reconnaissant qu’il existe un fondement plausible compte tenu de la situation géographique des mariettes.

Sur le plateau du Thymerais, où se concentrent plus d’une vingtaine de mariettes, le sol constitué d’argile à silex ne retient pas l’eau. Lessivée par les pluies de printemps et d’automne, la terre est peu propice à la culture sans une gestion très particulière de l’eau qui se manifeste depuis quelques années par un drainage intensif.

Entre inondation de surface et sécheresse d’été le Thymerais n’est pas une région facile pour le cultivateur. A propos de l’élevage, plus adapté dans certaines parcelles, il faut noter le besoin de stocker l’eau ou du moins de la préserver pour répondre à la nécessité d’abreuver les bestiaux.

La question de l’eau se pose donc dès le début de l’exploitation agricole spécifique à cette région de petites fermes pratiquant la polyculture et un élevage limité.

La mariette est souvent le témoin ancien d’un marquage de cette question si l’on considère sa proximité avec un point d’eau revêtant différentes formes : mare, sources, ruisseau et gouttier, etc..

On retrouve cette correspondance dans plus d’une mariette sur deux sans pour autant en tirer une conclusion définitive du type : Mare = Mariette.

En effet beaucoup d’autres édifices n’ont pas, a priori, de rapport avec l’eau. Il faut là aussi se garder d’une conclusion trop hâtive car, souvent, les points d’eau ont été soustraits à la vue du passant par tous les travaux agricoles affectant le réseau hydrographique depuis les années 1950.

On peut aussi, dans la recherche des origines, se soucier des représentations religieuses figurant dans ces lieux dont le caractère sacré perce de façon évidente.

La vierge Marie y est représentée fréquemment pais pas exclusivement.

Alors : Mariette = Marie ?

Cette piste a le mérite de réintégrer un culte païen dans celui de la religion chrétienne dominante dans nos régions. Mais n’est-elle pas aussi une sorte de normalisation du rapport aux croyances d’une population terrienne préoccupée peut être plus par la survie terrestre dans des lieux où l’eau reste source de vie ?

L’alliance entre cette recherche d’une assurance divine et la mise à disposition de l’eau fonde probablement la mutation du statut des mariettes entre objet de croyances populaires et lieu de recueillement religieux.

Cela étant, la représentation de la vierge Marie laisse aussi la place à d’autres personnages de la liturgie comme Sainte Barbe ou Sainte Agathe vénérées pour la protection contre la foudre ou l’incendie pour Ste Barbe ou, plus prosaïquement pour la protection contre les maux d’estomac pour Ste Agathe (d’après De Boivillette).

Les évolutions les plus récentes et les plus désordonnées peuvent aussi donner lieu à des interprétations plus limitées qui consistent, pour des couples naissants, à se promettre fidélité et mariage dans une démarche privée auprès de la mariette du village…

L’ensemble de ces approches tend à penser que les mariettes ont été l’objet de préoccupations évolutives et diversifiées au cours des siècles. La permanence des édifices, parfois entretenus, plus rarement reconstruits donne lieu à des modifications quant à la perception de leur fonction.

On passe ainsi du culte de l’eau à la liturgie et aux croyances de protection relatives à la vie quotidienne terrestre.

Les Mariettes du canton de Senonches

La Saucelle

Cette mariette est particulière car elle est située en face de l’église et ne peut en aucun cas être considérée comme lieu de recueillement religieux dans la mesure où la concurrence avec l’église, lieu prédominant du christianisme, n’est pas concevable.

D’un aspect très humble et ramassé, ce bâtiment modeste est situé à côté d’une mare en plein cœur du village signant ainsi, par sa présence, la prééminence du culte de l’eau.

Les paroissiens des siècles précédents pouvaient ainsi laisser leurs chevaux boire pendant le déroulement de la messe.

Cependant, la mariette est tout de même dédiée à Sainte Agnès ou Sainte Anne selon les dires. De Boivillette précise que la source à l’origine de cette position avait été bouchée en 1793 et rouverte en 1864.

La Mulotière

Elle est située sur la route qui va de La Puisaye aux Chatelets au coin d’un carrefour de petites dessertes des fermes des environs.

Selon la tradition orale, il y avait autrefois une mare à cet endroit quelques dizaines de mètres plus loin mais le remembrement et les travaux de drainage ont eu raison de ce témoignage.

Encadrée il y a peu de temps encore par des arbres vénérables, l’édifice n’a pas résisté aux nécessaires travaux de nettoyage alentour. En effet les racines de ces arbres moribonds ont emporté avec elles la presque totalité du bâtiment lors de ces travaux.

La mariette a été reconstruite à l’identique et plusieurs appareillages de silex et de briques ont été conservés.

Cette mariette est datée de 1671 selon l’inscription qui figurait dans un coin du bâtiment d’origine aujourd’hui disparu.

On y lit plusieurs inscriptions.

Sur un premier bandeau de briques gravées

A LA GLOIRE DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE EN REMERCIEMENT A SAINTE AGATHE.

Sur le second bandeau 

LA MARIETTE BATIE DANS LA PAROISSE DE LA PUISSAY DANS L ANNEE 1761 MATERIAUX FOURNIE ET FAIT BATIE PAR GILLE BALION ET CATHERINE FREN HARD SA FEMME STE AGATHE PRIE POUR NOUS

La datation de 1671 qui est rapportée par De Boisvillette indique la construction (ou la reconstruction ?) de la mariette.

Celle de 1761, gravée dans les briques de parement atteste d’une destination religieuse vers Ste Agathe et la vierge Marie.

Il est aussi possible qu’une inversion de chiffres ait été pratiquée lors de la reconstruction (1671 ou 1761 ?). Cette mariette revêt donc trois caractéristiques propres à ces petits oratoires du Thymerais et pour un seul édifice :

  • La proximité de l’eau
  • Le culte de la vierge Marie
  • La protection de Sainte Agathe contre les maladies de l’estomac

C’est un exemple des reconversions successives des croyances et des cultes autour d’un même lieu où le sacré et le profane se mélangent et se complètent.

La Puisaye

La mariette est située à l’entrée du village dans le carrefour principal d’accès.

Construite en silex et briques la mariette est dédiée indiscutablement à la vierge Marie et abrite une copie de la vierge à la grappe qui aurait une vague ressemblance avec une œuvre d’art exposée au Louvre.

Il s’agit d’une copie car l’original (1623) a été soustrait aux spécialistes du pillage des objets religieux anciens qui sévissent depuis des années dans la région et dont l’action néfaste a eu pour conséquence le retrait d’œuvres d’art populaire qu’il a fallu protéger.

Cet oratoire n’échappe pas à son origine liée au culte de l’eau, étant située à proximité d’une mare aménagée en lavoir aujourd’hui disparue. Les mémoires ont perdu de vue cette présence de l’eau qui s’est soudainement rappelée aux propriétaires du terrain sur lequel est élevé le bâtiment lorsqu’ils ont effectué des travaux d’assainissement.

La source historique est réapparue au pied de la mariette lors des excavations et il a fallu, à nouveau, la domestiquer.

Cette mariette a longtemps fait l’objet de pèlerinages ou de procession lors de la fête Dieu où les enfants du village participaient, les bras soutenant des corbeilles de fleurs.


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